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(Echanges. Contribution JF C. Septembre 2007)

Réflexion sur la justification des valeurs

« Dans la Tradition orthodoxe tout est Amour, Vérité et Beauté ;
s’il manque l’un de ces trois termes quelque part, il y a déséquilibre,
et ce n’est assurément pas la Tradition.
Mais si ces trois colonnes sont présentes, alors soyez certain que c’est la Tradition. »
                                                                             Métropolite Gabriel

Quelques définitions

Il n’est pas inutile de commencer  cette réflexion sur la justification des ‘valeurs’ par l’énoncé de quelques définitions qui s’y rattachent et qui, déjà en elles-mêmes, en sont une amorce.

- Morale : science qui enseigne les règles à suivre pour faire le bien et éviter le mal. Théorie de l’action humaine, en tant qu’elle est soumise au devoir et a pour but le Bien.
- Bien : ce qui est juste, honnête, louable. Ce qui est avantageux, utile, chemin qui mène à cela.
- Mal : ce cause de la douleur, de la peine, du malheur. Qui s’avère funeste, mortel. Conduite qui mène à la ruine.
- Moeurs : habitudes naturelles ou acquises, relatives à la pratique du bien et du mal.
- Vérité : caractère d’un fait intellectuel (jugement, pensée …) qui est conforme à son objet, au réel.
- Beau : ce qui fait éprouver un sentiment d’admiration et de plaisir.
- Vertu : disposition constante qui porte à faire le bien et éviter le mal (du latin virtus, courage).
- Bonheur : état de la conscience pleinement satisfaite.
- Plaisir : sensation ou émotion agréable liée à la satisfaction d’une tendance, d’un besoin ou à l’exercice harmonieux des activités vitales. Etat de conscience agréable, lié à des circonstances définies.


A propos de la définition et du fondement des Valeurs

Aucun d’entre nous, du fait qu’il a une certaine  conscience de lui-même, et, distinctement, des autres, du monde et des choses, ne peut concrètement échapper à la grande question de son positionnement dans la vie par rapport à tout ce qui n’est pas  lui.

La question est vitale pour chacun, soit qu’il se la pose effectivement, soit qu’il agisse inconsciemment, suivant un conditionnement sociologique engendré par son éducation et par son expérience, parce que de la réponse qu’il lui donne dépend la forme que prend sa vie.

La première chose que l’on expérimente en mettant le pied dans le monde est le fait de sa dépendance.
On dépend absolument de ses parents, et, en eux et au travers d’eux, de la société dans laquelle ils vivent. Avec le temps, on réalise d’abord que les événements et la manière d’être d’autrui conditionnent sa propre existence, puis que le comportement que l’on a et les actions que l’on mène ont un certain impact sur la vie d’autrui. Et s’impose alors peu à peu l’idée incontournable, que cela plaise ou non, d’une solidarité de fait avec autrui, et quand on y réfléchit, en regardant bien les choses, d’une solidarité absolument fondamentale, car le cours de l’existence, et la condition même de celle-ci, sont pour l’essentiel dépendants des pensées et des actes d’autrui, ceux du passé et ceux du présent, et que c’est seulement dans l’inévitable contexte de ces pensées et de ces actes qu’il est possible de diriger quelque peu le cours de son existence.

Sans s’étendre davantage sur le thème de la dépendance, dans laquelle on demeure toute sa vie, dépendance à la fois de la Création et de ses semblables, on conçoit que se pose naturellement la question du sens de l’existence : pourquoi les choses sont-elles ainsi ? Où mènent-elles ? Qu’est-ce qui est bon pour moi ? Ce qui est bon pour moi l’est-il aussi pour les autres ? Comment être heureux ? Pourquoi la souffrance et la mort ? Quid après celle-ci ? Etc.

 C’est là que, en dehors de toute considération religieuse, de façon tout à fait naturelle, se pose la question de ce que nous appelons ordinairement les « Valeurs », c’est à dire des fondements moraux de notre vie personnelle et de notre vie commune.

Sans parler de fondement moral, le dictionnaire définit le mot ‘Valeur’ comme ‘ce qui est vrai, beau et bien selon un jugement personnel plus ou moins en accord avec celui de la société ou de l’époque’.

Il vaut la peine de s’arrêter un instant sur cette définition, car on observe à sa lumière que si les valeurs personnelles peuvent être plus ou moins en accord avec celles de la société dans laquelle on vit (on l’observe du reste), alors elles n’ont rien d’absolu, ce sont plus ou moins des valeurs.
De là on peut se demander si les valeurs collectives sont elles-mêmes bien fondées, puisqu’elles émanent d’un groupe d’individus dont les valeurs propres sont ainsi a priori relatives ?

Il est fondamental de garder en mémoire en tous les cas que si l’on peut avoir des valeurs personnelles différentes de celles de la société dans laquelle on vit, en vertu de ce qui vient d’être dit
- on n’est absolument pas indépendant des valeurs qui ont cours autour de soi,
- et ces dernières influencent considérablement la vision que l’on a des choses.
 D’où l’on conclut que l’on ne peut du tout se montrer indifférent à ce qu’elles sont, ni à ce vers quoi elles tendent, ce à la fois pour soi et pour le bien d’autrui, à commencer par celui de ses enfants : leur considération est vitale.

Ceci étant, en vertu du fait que la plénitude de la vie et du bonheur est une aspiration viscérale, fondamentale et universelle de l’homme, ce qui légitime les valeurs en tant que fondement moral de la vie personnelle et de la vie commune, c’est leur correspondance avec cette aspiration,  et ce qui les justifie c’est leur caractère de nécessité, en tant que moyens, ou en tant que conditions, ou en tant que voies pour connaître cette plénitude.
 
Or si les valeurs sont subjectives, comme le laisse entendre la définition donnée par le dictionnaire, elles ne sauraient être universelles.

La question se pose donc de savoir s’il est possible de trouver un référent objectif susceptible de garantir l’universalité et l’intemporalité des valeurs, ou au moins de certaines d’entre elles qui, méritant alors un ‘V’ majuscule, pourraient être reconnues par tous comme étant en effet, pleinement et légitimement, un fondement à la fois de la vie personnelle et de la vie commune.

Un tel référent n’est concevable que s’il correspond à la fois à l’aspiration fondamentale précédemment évoquée du cœur de l’homme et à un ordre naturel des choses qui lui corresponde. En bref s’il est conforme à une Vérité absolue, d’où tout procède et dans laquelle tout est harmonie.

Y a-t-il donc un ordre naturel des choses ?

Il est éclairant ici de s’arrêter un instant sur la signification du mot ‘raison’.
En un premier sens, qui est la raison d’une chose (pourquoi cette chose ?), le mot signifie la cause, le motif, l’utilité, la nécessité, la justification, le sens de cette chose, c’est à dire sa liaison de cause, d’effet ou de nécessité avec une autre chose.
En un autre sens, le mot désigne la faculté de l’homme de connaître les choses et d’en juger, par conséquent d’en pénétrer le sens, d’en discerner la ‘raison’.
Les deux sens se rejoignent, pour faire entendre ceci que la raison n’est pas caractéristique du seul monde humain, qu’elle est présente partout dans la Création, où elle fait la liaison entre elles de toutes choses, en des degrés de rationalité qui vont du plus simple (le minéral) au plus complexe (l’homme), et que la raison humaine n’est pas autre chose peut-on dire que l’expression consciente de la raison universelle.

C’est le fait de la raison qui permet d’affirmer, à supposer qu’il ne soit pas appréhendable directement, l’existence d’un ordre naturel des choses, et c’est donc à la fois par rapport à la raison et avec elle qu’il convient de chercher notre référent.

Ce référent  nous est doublement nécessaire
- d’une part pour savoir respecter un ordre universel avec lequel nous interférons, alors que nous n’en connaissons pas grand-chose,
- d’autre part pour entrer librement, sans le contrarier, dans le grand mouvement d’évolution qui fait que, par degrés d’existence successifs et en dehors de l’homme, les choses se sont élevées peu à peu pour en arriver jusqu’à lui, avant de parvenir, on peut le penser, à un terme suprême encore supérieur, dont la vision nous échappe – car en effet, pourquoi la Création ? pourquoi l’Homme ? vers quoi tout cela tend-il ?

Il est à mes yeux deux approches pour trouver ce référent
- la première est celle de la raison pure,
- la seconde est celle de la Révélation.

1. A la raison pure correspond l’approche philosophique
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Celle-ci part de la reconnaissance d’un monde supra sensoriel, celui des Idées, conçu comme une réalité permanente sinon éternelle, digne d’étude, de vénération et de contemplation (car en dehors d’elle rien ne peut être), de l’observation duquel on tire le concept et le contenu du mode de relations propre  à assurer une harmonie universelle.
Un référent en la matière me paraît pouvoir être logiquement trouvé dans ce que l’on pourrait appeler ‘le principe de la Solidarité universelle’ ou encore ‘le principe du Bien commun’ : de la prise de conscience, qui s’impose de plus en plus aujourd’hui, d’une solidarité universelle, dans laquelle quoique tout soit différencié tout est dépendant et s’avère nécessaire au tout, naît naturellement l’idée de devoir ne faire qu’un en effet avec tout, idée qui se présente comme une ligne de conduite personnelle et collective universellement bonne, quoiqu’à expliciter.
C’est par rapport à ce référent de Solidarité ou de Bien commun que pourraient être appréciées ce que l’on appelle les ‘Valeurs’, la conduite de chacun devant être toujours profitable à lui-même, à tous et à la Création toute entière.

2. A la Révélation correspond l’approche religieuse.
L’ignorance, les limites que chacun éprouve de son intelligence, les interférences avec celle-ci d’un psychisme plus ou moins malade, d’une âme telle aussi sans doute, les illusions … obèrent en fait fondamentalement l’exercice de la raison, en sorte qu’il s’avère quasi impossible en pratique de trouver la Voie par soi-même, de la suivre et, à supposer qu’on l’ait trouvée, en tous les cas d’y amener les autres.
Dans cette situation d’impuissance et pourtant de nécessité, le principe de la Révélation tient en ceci  que la Réalité ne nous abandonne pas à notre sort mais vient elle-même au devant de nous, à notre aide et secours, en se manifestant, en nous montrant la Voie et en nous mettant  à même de parvenir au terme de celle-ci.
Pour les religions révélées, la référence n’est pas donc une Idée à laquelle on adhère, mais un Etre auquel on s’attache, avec lequel on vit et vers lequel on va.

Le christianisme professe quant à lui
- l’événement fondamental de la révélation en Jésus-Christ de Dieu Lui-même et de l’Homme parfait,
- l’assurance de l’avènement au terme de l’Histoire d’une Société parfaite, conforme à la Personne parfaite : le règne d’un Amour universel,  
- le devoir qui incombant aux vivants, raison d’être de la morale, d’oeuvrer pour la réalisation de cette Société, par conséquent à la régénération de leur milieu personnel et social.

Le référent du christianisme, inlassablement explicité et prêché par Jésus, est contenu dans son ‘commandement’ final :

« Aimez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés ».

Le référent révélé chrétien c’est l’Amour, tel que vécu et enseigné par Jésus.
Le référent révélé chrétien peut-on dire encore ou autrement, c’est Jésus, et c’est Dieu Lui-même.
Il est écrit en effet : ‘Dieu est Amour’, et dans un autre passage : ‘Qui m’a vu a vu le Père’.

Il est clair que ce référent de l’Amour ne va pas à l’encontre du principe de la solidarité universelle évoqué plus haut, non plus évidemment que de la raison, mais qu’il l’intègre au contraire, qu’il lui donne vie, l’éclaire et en rend l’application à la fois possible et heureuse.

Il est clair également que ce référent ne saurait être contredit par une autre vue des choses que pourraient avoir nos frères juifs ou musulmans, pour les premiers parce que l’amour de Dieu et du prochain est la quintessence de leur religion, ainsi que l’Evangile l’explicite magistralement, et parce que pour les seconds la transcendance et la justice de Dieu sont la référence absolue, transcendance et justice que l’on retrouve dans l’Amour radical prêché par Jésus.

En définitive par conséquent, si l’Amour est la raison d’être des choses, comme l’enseigne le christianisme, c’est en Lui que les valeurs morales trouvent leur inspiration et leur justification, à sa lumière par conséquent qu’elles doivent être appréciées et à sa lumière encore qu’elles doivent être mises en œuvre : le fondement des valeurs, c’est l’Amour.

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